Site professionnel spécialisé en Diabète et Obésité

webinaire fresenius
webinaire fresenius

Dominique-Jean Larrey (1766-1842) – Les fondements du Samu et de Médecins sans frontières

La naissance du service de santé des armées françaises

« Nous ne craignons plus rien ; notre Paré est parmi nous. » Ainsi s’exprimaient les soldats d’Henri II dans les années 1550. Des hommes qui, partant au combat, témoignaient leur gratitude à Ambroise Paré qu’ils savaient proche du champ de bataille : le chirurgien pourra leur porter secours lors de blessures graves et ils ne mourront plus d’hémorragies artérielles majeures…

Maximilien de Béthune, le fameux duc de Sully, conseiller d’Henri IV, avait bien compris le sens de cette réflexion. Elle signifiait que la vaillance des hommes était améliorée à l’idée de se savoir non plus abandonnés sur le terrain, mais opérés et, de ce fait, les mercenaires, nombreux dans les armées de l’époque, ne désertaient plus lorsque les combats devenaient difficiles… Grand maître de l’artillerie, il créa donc, pour la première fois, un hôpital mobile pour soutenir son armée lors du siège d’Amiens en 1597.

Cette compréhension de la nécessaire assistance aux soldats fut aussi celle de Richelieu qui, reprenant l’idée de Sully, conçut en 1624 un hôpital mobile pour suivre la campagne d’Italie.

Et c’est finalement Louis XIV qui gravera dans le marbre ce principe fondamental du secours aux soldats, d’abord en 1689 pour la Marine puis, en 1708, pour tous les corps d’armée.

Le service de santé des armées françaises était né…

 

Le fils d’un cordonnier pyrénéen

Dominique-Jean Larrey était appelé par les soldats de la Garde impériale la “Providence du soldat” pour les mêmes raisons que les hommes d’Henri II. Mais ils ignoraient qu’ils devaient cette providence à la tuberculose… La tuberculose en effet emporta le père de Dominique alors qu’il n’avait que 13 ans ; et ce père n’avait pas eu le temps de lui apprendre son métier, celui de cordonnier du petit village de Baudéan aux pieds des Pyrénées. Alors ? Alors, le garçon apprendra le métier de son oncle…

Un oncle chirurgien en robe longue

Son oncle était chirurgien à l’hôpital Saint-Joseph de la Grave à Toulouse. Un poste respecté puisqu’à cette époque les maîtres chirurgiens de robe longue étaient bien distingués des chirurgiens-barbiers de robe courte. Jean Pitard, le chirurgien de Saint-Louis, les avait différenciés en créant pour la robe longue la confrérie de Saint-Côme et Saint-Damien ; un prestige confirmé après des années de “conflits de robes”, par Louis XV et son premier chirurgien François de Lapeyronie, qui transformèrent la confrérie en Académie royale de chirurgie.

Un élève brillant

Dominique-Jean Larrey part donc à l’âge de 14 ans, à pied, pour gagner Toulouse à une petite semaine de marche de Baudéan. Mais, sur place, l’oncle Alexis découvre que le jeune garçon est presque analphabète ; il a certes quelques notions d’histoire et de latin apprises grâce à l’abbé Grasset, le curé de son village, mais ce “latin de sacristie” est bien loin du latin de l’anatomie ou de celui nécessaire pour lire les ouvrages de médecine. Le garçon doit donc faire ses “humanités” au collège de l’Esquile des Frères de la doctrine chrétienne. Il est brillant, réussit facilement ses examens et, 1 an plus tard, il peut commencer son apprentissage chirurgical. D’une habileté exceptionnelle et d’une intelligence vive, il réussit, malgré son jeune âge, le concours de sous-aide chirurgical de l’hôpital, puis il est nommé à titre exceptionnel, “professeur-élève”, c’est-à-dire qu’il donne déjà des cours d’anatomie à ses condisciples tout en continuant ses propres études.

Très vite, l’élève dépasse le maître et son oncle l’envoie se perfectionner à Paris.

 

La protection parisienne d’Antoine Louis

Le garçon part donc à nouveau à pied de Toulouse pour la capitale où il rencontre Antoine Louis grâce à une lettre de recommandation d’Alexis.

Antoine Louis et la Louison

Nous sommes en 1787, cet ancien chirurgien de la Salpêtrière aux nombreuses publications n’opère quasiment plus, mais il est le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de chirurgie. C’est lui qui, quelques années plus tard, en 1792, pour éviter les boucheries à la hache lors des “décollations”, inventa une machine à lame oblique testée sur des cadavres à l’hospice de Bicêtre, avant d’être présentée comme “la Louison”, par le médecin député Joseph-Ignace Guillotin à l’Assemblée nationale constituante. Celle-ci en adopte le principe, mais refuse de la désigner Louison, un mot qui rappelait trop Louis XVI, pour l’appeler guillotine

L’apprentissage des techniques et de l’hygiène à l’Hôtel-Dieu

Antoine Louis prend donc sous son aile Dominique Larrey et l’envoie se perfectionner chez Desault, un de ses anciens élèves qui dirige le service de chirurgie de l’Hôtel-Dieu. Il y apprend non seulement des techniques nouvelles, mais aussi l’hygiène sous la tutelle de celui que ses élèves venus de l’étranger moquaient en lui attribuant le sobriquet de “chirurgien propre”. Cette nécessaire salubrité autour des soins marquera toute la carrière de Dominique qui inventera même le terme de “sanifier” pour caractériser toutes ses précautions hygiéniques.

Mais, à l’Hôtel-Dieu, il n’est pas rémunéré et doit donc trouver un poste pour vivre. Sur les conseils de Louis, il se présente alors au concours pour entrer dans la Marine et part à pied pour Brest…

 

L’engagement militaire

Une expérience dans la Marine

Et, dans ce port militaire, le brillant jeune homme de 21 ans réussit les épreuves et entre dans l’armée. On l’envoie donc à bord de « La Vigilante » pour une mission à Terre-Neuve. Malheureusement, Dominique découvre qu’il n’a pas le pied marin. Il est malade dès qu’il est en mer et, lorsqu’il revient en France, décide de quitter la Marine.

Retour à la terre ferme

À son retour, la Révolution éclate et, pour la première fois, il est confronté à l’Hôtel-Dieu aux plaies par balles que Desault lui apprend à gérer.

Démissionnaire de la Marine, il lui faut trouver un poste ailleurs dans l’armée. Il passe donc le concours de chirurgien aide-major aux Invalides, l’hôpital créé par Louis XIV pour ses soldats. Il est classé premier, mais le ministre de la Guerre, le comte de Chastenet de Puységur, gouverneur des Invalides, fait nommer à sa place l’un de ses protégés…

La déception du jeune chirurgien est telle qu’il veut tout quitter et retourner à Toulouse ; Antoine Louis réussit à le retenir et à lui trouver un poste rémunéré de chirurgien-major au district Saint-André-des-Arts.

Un chirurgien des armées

Mais, les royautés qui entourent la France menacent : l’armée envoie donc Dominique Larrey en 1792 sur le front de l’Est où il est placé sous les ordres du général Custine. Et, c’est lors de la bataille de Spire, que le garçon de 26 ans découvre non seulement la guerre, mais aussi quel est le rôle d’un chirurgien des armées : rester à 4 kilomètres en arrière du front à attendre la fin des combats avant de porter secours. Pas question qu’un chirurgien soit tué par une balle perdue !

Il observe donc la bataille à la longue-vue et découvre les massacres humains, les désastres de la guerre illustrés 20 ans plus tard par Goya : les boulets de canon arrachent les jambes, les sabres affûtés amputent les bras, les hommes tombent et meurent en quelques minutes de leur hémorragie massive ; ceux qui ne meurent pas sont piétinés lors des charges de cavalerie d’un côté ou de l’autre ; et si les combats durent longtemps, au crépuscule naissant, les rares survivants sont achevés par des pileurs qui rôdent autour des zones de combats pour voler un sabre de valeur ou un bijou au doigt.

Les interventions pendant les combats

Alors, à l’occasion de la bataille suivante, à Mayence, Dominique, culpabilisé par son inaction des jours précédents, désobéit aux ordres et va à cheval porter secours aux blessés. Sous les Biscaïens autrichiens qui sifflent autour de lui, il suture une artère fémorale de l’un en se couchant à plat ventre derrière un monticule de terre, il ampute le bras d’un autre en se cachant derrière un arbre puis les ramène à l’hôpital mobile qui l’attend à l’arrière. Et, durant toute la bataille, il ne cesse de faire de nombreux allers-retours.

À la fin des combats, Custine est obligé de constater que l’un de ses chirurgiens a désobéi ; il est féru de discipline et ne peut laisser passer un tel acte sans une sanction qu’il doit faire savoir. Mais l’homme courageux, adulé par ses soldats qui l’appellent “le général moustache”, est humain : il met certes Dominique aux arrêts, mais une minute ; puis le nomme aide-major principal pour récompenser sa bravoure.

Custine, qui sera décapité par le tribunal révolutionnaire l’année suivante en raison de quelques défaites, fait même mieux. Aidé du général Houchard et de l’intendant Orillard de Villemanzy, il pousse Larrey à formaliser son projet d’intervention pendant les combats, une idée capitale pour eux, une idée qui avait déjà été évoquée par le médecin militaire Heurteloup et le chirurgien militaire Percy.

 

Les fondements du Samu et de Médecins sans frontières

Les chirurgiens de l’avant et les ambulances volantes

Après y avoir longuement réfléchi, Dominique Larrey présente en 1794 à la Commission de santé son principe de “chirurgiens de l’avant” et d’“ambulances volantes” : pour un corps d’armée, il propose trois divisions sanitaires de 12 ambulances légères à deux roues prenant en charge deux blessés (Fig. 2) et quatre ambulances lourdes à quatre roues pouvant transporter quatre blessés. Le chirurgien de chaque ambulance, accompagné de despotats, des infirmiers-
ambulanciers, peut alors pratiquer ses soins abrité derrière son chariot, puis charger le soldat dans la cabine avant de le faire partir en arrière du front. Il s’agit d’établir, pendant les combats, une noria permanente entre le front et l’hôpital mobile arrière.

La commission vote favorablement pour ce projet à l’unanimité.

Un service de santé des armées envié

C’est une première mondiale. L’Europe entière envia notre service de santé des armées, au point que, lorsque Napoléon Bonaparte fut exilé à Sainte-Hélène, les Russes, les Américains, les Brésiliens supplièrent Larrey de venir réorganiser leurs propres services de santé sur son modèle. Mais, Dominique refusa de quitter la France, d’autant plus facilement que Louis XVIII puis Charles X lui conservèrent leur estime malgré son ancien titre de chirurgien de la Garde impériale et le confirmèrent inspecteur général, membre du Conseil de santé, de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine !

Bien sûr, tous les pays finirent par copier progressivement le service de santé des armées français et, pour les plus vieux d’entre nous ou pour les cinéphiles plus jeunes, on se souviendra de l’hommage rendu aux chirurgiens militaires par Robert Altman dans son film sur la guerre de Corée américaine : les “ambulances volantes de Larrey” y volaient vraiment sous la forme d’hélicoptères sanitaires avec leur chirurgien et “l’hôpital mobile de Sully” était appelé M.A.S.H. pour Mobile Army Surgical Hospital.

Aujourd’hui, ce principe de Larrey s’appelle le Samu : un pseudopode de l’hôpital en direction du terrain pour techniquer et stabiliser un blessé avant de le ramener.

L’hôpital destiné à l’ennemi

Larrey fut aussi le précurseur d’une autre initiative française, “Médecins sans frontières”.

Il prodiguait en effet ses soins à tous, quelle que soit la couleur des uniformes. Il créa même, durant la campagne d’Espagne, un “hôpital destiné à l’ennemi”. Au début de sa carrière, cette attitude humaniste ne fut pas partagée par tous et, au retour de la campagne de l’Est, Robespierre voulut le faire décapiter pour avoir porté secours à un officier autrichien. Il n’y réchappera que de justesse.

Durant toutes les campagnes napoléoniennes, et Larrey en suivi 26, tous les officiers ennemis, prussiens, anglais, autrichiens ou russes, connaissaient Larrey et savaient qu’ils pouvaient en clopinant après leurs blessures se présenter à l’une des ambulances volantes françaises pour y recevoir des soins. D’ailleurs, lors de la campagne de Russie, le tsar abandonna, à mesure de sa retraite, tous ses blessés sur le terrain pour qu’ils soient pris en charge par Larrey et ses chirurgiens, et ce, jusqu’à la prise de Moscou par Bonaparte.

 

Un humanisme salutaire

Cet humanisme sauva la vie de Larrey.

Une certaine ressemblance avec l’Empereur

Nous sommes en 1815 à Waterloo ; pour la première fois, la Garde impériale recule. C’est la retraite, dans le désordre. Larrey, qui conduit quelques ambulances volantes, est ralenti dans sa fuite, il se perd et tombe sur des lanciers prussiens. Ces derniers ne se posent pas de questions, ils massacrent tout le monde. Larrey, sous les coups de sabre, est laissé pour mort. Il ne reprend conscience que dans la nuit, pour constater l’extermination de ses blessés et de ses chirurgiens. Il décide de tenter de rejoindre l’armée en fuite en prenant un cheval resté attaché à un chariot.

Mais il est repris par d’autres soldats prussiens qui ne le tuent pas, parce qu’ils le prennent pour l’Empereur ! Ils ne parlent pas le français et Larrey ignore l’allemand, mais il est petit, comme Bonaparte, porte la même redingote grise, détient le sabre gravé de Bonaparte, que ce dernier lui avait offert pour le récompenser après la bataille d’Eylau, et porte une grosse bague à pierre précieuse donnée avant de mourir par un officier mamelouk au fort d’Embabeth, lors de la campagne d’Égypte. Pas de doute possible !

Sauvé par un ancien élève

Il est donc ramené en triomphe à leur supérieur qui, en échangeant en latin avec Dominique, découvre que son prisonnier n’est qu’un banal chirurgien. Déçu, il veut le fusilier tout de suite. Il est attaché au peloton d’exécution, les soldats arment leur fusil et le chirurgien du régiment vient lui poser un bandeau sur les yeux. Mais il découvre qu’il s’agit de Larrey, l’homme lui avait donné des cours de chirurgie à Berlin !

Larrey, en effet, après chaque bataille, revoyait avec ses chirurgiens les techniques qu’il avait mises au point (il est l’inventeur notamment d’aiguilles courbes pour les sutures de visage, de la réanimation par le bouche-à-bouche, d’appareils d’extraction de balle, de la trépanation crânienne avec abord chirurgical du cerveau, de la prise en charge des plaies péricardiques). Ses cours étaient ouverts aux chirurgiens ennemis qui le souhaitaient et ce collègue prussien qui admirait Larrey y avait assisté ; il veut obtenir sa libération, mais son supérieur refuse et, pour ne pas prendre de risque, il envoie son prisonnier au feld-maréchal von Blücher. Et l’homme le gracie. Dominique ne le savait pas, mais il avait sauvé la vie de son fils dans la vallée de Poeplitz en 1813.

 

La mort d’un homme respecté par l’Europe entière

Dominique-Jean Larrey, le fils d’un cordonnier de village, devenu baron d’Empire et chirurgien-chef de la Garde impériale, est mort à l’âge de 76 ans au retour d’une inspection des services de santé en Algérie, d’une forte fièvre avec décompensation polyviscérale rapide (neuropaludisme ?). Il était accompagné par son fils Hippolyte, chirurgien au Val-de-Grâce et professeur agrégé de pathologie chirurgicale à l’École de médecine et de chirurgie militaire.

Pour finir, laissons la parole, non pas à l’Empereur, qui fut laudateur pour son chirurgien et qui le coucha sur son testament, mais aux ennemis de la France qui respectaient le chirurgien. Nous sommes encore à Waterloo. Wellington, qui commande les forces coalisées, voit à la longue-vue Larrey porter secours aux blessés. Il demande immédiatement à son aide de camp d’ordonner à l’artillerie de ne pas tirer dans cette direction. Puis, il sort son sabre, se met au garde à vous et dit :
«
Je salue l’honneur et la loyauté qui passent. »

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêt en rapport avec cet article.